Sennar, 1600–1660
Comment les rois funj, chassés de Sennar en 1606 par leur propre vice-roi du nord, en vinrent-ils à faire et défaire ses héritiers en 1660 ?
▶ Voir l’atlas commenté (narration en anglais) · 5 minLes territoires en 1660, aux couleurs de qui les tenait. Hachuré : les territoires qui ont changé de mains entre 1600 et 1660.
Dans chaque période ci-dessous, les événements numérotés de la carte renvoient à la liste qui la suit et aux repères du texte ; rien ne bouge.
Les périodes
Le vice-roi de Qarri
En bref
En 1600, le roi funj de Sennar s’appelait Unsa, et l’homme le plus puissant de son royaume n’était pas le roi. Ajib, cheikh des Abdallab, gouvernait les tribus arabes du nord depuis Qarri, au-delà du confluent des deux Nils, en qualité de vice-roi du souverain : le manjilak. Il avait contraint un roi précédent à épouser sa fille, et la tradition fait d’Unsa le fils de cette union. En 1603 ou 1604, Abd al-Qadir déposa Unsa et prit son trône. Ajib marcha vers le sud, jusqu’au cœur du pays funj. Ses armées repoussèrent le nouveau roi vers le sud-est, et pendant un temps la parole d’Ajib fit loi de Dongola à la frontière éthiopienne. En décembre 1606, Abd al-Qadir perdit son trône et passa en Éthiopie, où Susneyos se frayait un chemin vers la couronne impériale. Avant la Noël 1607, le roi déchu devint son vassal. Susneyos lui donna un bracelet d’or et Chelga, bourg marchand de la frontière.
La chaîne, période par période
Ajib al-Manjilak, cheikh des Abdallab, gouvernait depuis Qarri les tribus arabes établies au nord du confluent des deux Nils, en qualité de vice-roi du roi funj. Il avait contraint un roi précédent à épouser sa fille, et les rois de ces années régnaient autant par sa permission que par leur propre force. Quand Abd al-Qadir s’empara du trône, Ajib marcha vers le sud jusqu’au cœur du pays funj, et pendant un temps sa parole fit loi de Dongola à la frontière éthiopienne.
Unsa, roi à Sennar depuis 1591 environ, était selon la tradition le fils de ce roi précédent et de la fille d’Ajib. Son règne laissa ouverte la vraie question : qui, du roi de Sennar ou du vice-roi de Qarri, gouvernait le royaume ? En 1603 ou 1604, Abd al-Qadir le déposa et prit le trône.
Abd al-Qadir II garda le trône à peine trois ans. Les armées d’Ajib le chassèrent du cœur du pays funj vers le sud-est et la frontière éthiopienne. En décembre 1606, il perdit son trône et, avec ce qui lui restait de cavaliers et de fantassins, se tourna vers la seule puissance qui, de l’autre côté de la frontière, pouvait lui donner asile.
En 1606, le vice-roi de Qarri avait brisé un roi de Sennar, et le roi déchu se tournait vers l’Éthiopie.
La bataille de Karkoj
En bref
À Sennar, le trône passa à Adlan, et Adlan renversa le cours de la guerre. L’intendant de sa maison royale, le sid al-qawm, était Badi, un fils de l’exilé Abd al-Qadir. Les deux camps allèrent consulter le même saint homme. Idris wad al-Arbab avait averti Ajib de ne pas combattre les Funj, car ils le tueraient. À Badi, son propre disciple, Idris prédit la victoire : Ajib mourrait, et Badi reviendrait à Sennar en roi. En 1611 ou 1612, l’armée d’Adlan affronta Ajib près de Karkoj, sur le Nil Bleu.1 Ajib fut tué ; il était alors si vieux que, selon la tradition, il fallait lui tenir les paupières relevées avec une ficelle. Ses fils s’enfuirent au nord, à Dongola. Adlan les poursuivit avec son armée jusqu’à Mushu, près de la troisième cataracte, et Badi marchait avec lui. Là, les troupes déposèrent Adlan2 et firent Badi roi à sa place.
La chaîne, période par période
Susneyos se frayait un chemin vers la couronne éthiopienne ; il l’obtint à Gol en mars 1607. Avant la Noël de cette année-là, le roi déchu Abd al-Qadir vint le trouver à Bad, au sud du lac Tana, et devint son vassal. Susneyos lui donna des robes de soie et un bracelet d’or, marque de vassalité, et lui attribua Chelga, bourg marchand de la frontière.
À Chelga, Abd al-Qadir vécut en homme de l’empereur, avec Ali, un fils d’Ajib, qui avait fui avec lui. Susneyos donna aux deux exilés du bétail saisi sur des contribuables défaillants, et en 1609 ils l’aidèrent à écraser un rebelle. Selon le récit de Bruce, l’empereur avait un jour envoyé à Abd al-Qadir une timbale, le présent qu’un roi fait à son vassal, et reçu en retour un faucon dressé.
Idris wad al-Arbab, le saint homme d’al-Aylafun, fut consulté par les deux camps. Ajib l’interrogea sur une guerre contre les Funj, qui, disait-il, « ont changé les coutumes à notre détriment » ; Idris lui conseilla de ne pas combattre, car ils le tueraient et régneraient sur ses descendants. À Badi, son propre disciple, il prédit qu’ils tueraient Ajib et que Badi reviendrait à Sennar en roi.
Adlan, le roi suivant, renversa le cours de la guerre. En 1611 ou 1612, son armée affronta Ajib près de Karkoj, sur le Nil Bleu, et Ajib fut tué ; il était alors si vieux que, selon la tradition, il fallait lui tenir les paupières relevées avec une ficelle. Adlan mena ensuite l’armée vers le nord à la poursuite des fils d’Ajib, jusqu’à Mushu, près de la troisième cataracte.
Badi, un fils de l’exilé Abd al-Qadir, était le sid al-qawm d’Adlan, l’intendant de la maison royale, et marcha vers le nord avec lui. À Mushu, les troupes déposèrent Adlan et firent Badi roi à sa place, comme Idris l’avait prédit. Badi reprit la route du sud vers Sennar et demanda au savant Sughayrun, en qui il avait confiance, de le suivre.
La mort d’Ajib à Karkoj brisa le défi que les Abdallab lançaient à la couronne funj. Ses fils s’enfuirent au nord, à Dongola, hors de portée de Sennar, et y tinrent bon tandis que l’armée d’Adlan les suivait en descendant le Nil. La place de la famille dans le royaume dépendait désormais des conditions que fixerait le nouveau roi.
Karkoj trancha la question de savoir qui gouvernait le royaume, mais la victoire profita à Badi, et non à Adlan qui l’avait remportée.
Deux chevaux boiteux
- 3✒Pacte de protection — v. 1612 · les Abdallab deviennent rois vassaux
En bref
Badi revint à Sennar en roi, comme Idris l’avait prédit. Au nord, les fils d’Ajib résistaient encore. Idris alla les trouver muni d’un sauf-conduit et les ramena, et un traité qu’il négocia, resté dans les mémoires sous le nom de Pacte de protection,3 scella la paix. L’un des fils d’Ajib, Muhammad al-Aqil, devint cheikh à Qarri. Les Abdallab gardèrent tout ce qui s’étendait au nord du confluent des deux Nils, mais désormais en rois vassaux de Sennar. Badi se tourna alors contre l’Éthiopie. Son empereur abritait encore à Chelga le père de Badi et lui avait même, selon un récit, envoyé une timbale, le présent qu’un roi fait à son vassal. Quand Susneyos envoya à Badi des bracelets d’or et une selle garnie d’or, Badi répondit par deux vieux chevaux boiteux, et ses hommes se mirent à razzier les postes frontaliers de l’empereur. Badi mourut vers 1616, et son fils Rabat hérita de la querelle.
La chaîne, période par période
Badi envoya Idris auprès des fils d’Ajib avec un sauf-conduit, et Idris les ramena. Le nouveau roi, qui appelait Idris son cheikh, lui offrit la moitié des terres de son royaume. Idris refusa, disant que c’étaient des terres prises de force aux Nouba, et demanda plutôt le droit d’intercéder auprès du roi en toute chose. Badi le lui accorda.
Abd al-Raziq Abu Qurun arriva au Dar al-Abwab sous le règne de Badi, envoyé par son maître Yaqub ibn Ban al-Naqa pour s’établir à al-Mashra al-Ahmar. Il s’y maria, eut douze fils et répandit la voie qadiriyya. Compagnon d’Idris, de Sughayrun et de Hasan wad Hassuna, il avait l’oreille des chefs ja’ali.
Le traité négocié par Idris, dont les Abdallab gardèrent le souvenir sous le nom de Pacte de protection, laissait à la famille d’Ajib tout ce qui s’étendait au nord du confluent, désormais en vassaux de Sennar. Muhammad al-Aqil, fils aîné d’Ajib, devint cheikh à Qarri ; la tradition abdallab place avant lui un règne d’un an de son frère Othman.
Sughayrun, de son nom Muhammad ibn Sarhan, venait de Tarnaj, dans le pays des Shayqiyya, où son oncle maternel Ismail ibn Jabir l’avait autorisé à enseigner. Les parents de son père, jaloux de le voir occuper la chaire de ses oncles, lancèrent contre lui le roi shayqiyya Zimrawi. Suivant Badi vers le sud, il ne demanda au roi qu’un lieu où habiter, un point d’eau sur le fleuve et un cimetière, à al-Qoz, dans le Dar al-Abwab, et il y bâtit sa mosquée.
Abd al-Rahman wad Hamadtu avait étudié avec Sughayrun auprès d’Ismail ibn Jabir et rendu visite avec lui au savant égyptien al-Banufari, qui jugea Sughayrun apte à enseigner et Abd al-Rahman apte à rendre des avis juridiques. Il vint dans le sud au cours des mêmes années ; Sughayrun réserva à ses frères la clairière voisine d’al-Fajija. Resté dans les mémoires comme le mufti de son temps, il forma les juristes Hamad ibn al-Aghbash et Ibrahim al-Faradi.
De retour à Sennar, Badi se tourna contre l’Éthiopie, qui gardait encore son père à Chelga en vassal de l’empereur. Quand Susneyos lui envoya des bracelets d’or et une selle garnie d’or, Badi répondit par deux vieux chevaux boiteux, et ses hommes se mirent à razzier les postes frontaliers de l’empereur. Il mourut vers 1616, et son fils Rabat hérita de la querelle.
Aleb, gouverneur du Mazaga, province éthiopienne sur l’Atbara, s’enfuit à Sennar avec ses chevaux et la timbale de la province. Susneyos protesta et réclama au moins la timbale ; Badi ne répondit pas. Bruce, qui l’appelle Alico, fait grand cas de cette défection ; la chronique de l’empereur ne la cite que comme un grief parmi d’autres.
Susneyos avait désormais toute une liste de griefs : les chevaux insultants, le transfuge Aleb et sa timbale, les raids contre ses postes frontaliers, et des villageois qui, fuyant ses châtiments, s’étaient réfugiés dans le village funj de Sarki et y avaient été maltraités. Chacun aurait pu se régler ; aucun ne le fut. Le règlement de comptes ne frappa pas Badi, mais son fils.
Le nord était rangé sous la couronne, des savants étaient implantés le long du Nil Bleu, et la frontière orientale était prête à s’embraser.
Les raids de l’empereur
- 4†Un évêque meurt en détention — avant 1618 · Abba Yeshaq
- 5⚔Sarki — 1618 · revendiquée comme une victoire éthiopienne
En bref
En 1618, Susneyos entra en guerre. Il prit pour prétexte un évêque envoyé d’Alexandrie en Éthiopie, mort à Sennar après une longue détention.4 Le frère de l’empereur razzia les districts frontaliers de Rabat. Les capitaines de Rabat ripostèrent et tuèrent l’un des vassaux musulmans de l’empereur. Les deux armées ne se rencontrèrent qu’une fois, à Sarki,5 un village frontalier sur la route caravanière ; la chronique de l’empereur affirme que les hommes de Rabat rompirent et s’enfuirent. En 1619, Susneyos lança trois armées. L’une pilla le pays de l’Atbara et emporta les timbales de guerre de son chef ; une autre razzia le Taka ; une troisième mit à sac les villages frontaliers déjà razziés l’année précédente. Puis il se tourna contre Fatima, reine d’Arom, dont le bourg marchand se trouvait sur la route caravanière venue de Souakin et qui payait tribut à Sennar. Le bahr negash, Gabra Maryam, marcha contre elle depuis le Shire. Elle se rendit et fut conduite devant Susneyos à Danqaz. Comme il lui demandait pourquoi elle ne lui payait pas tribut, elle répondit que les Funj, plus forts que lui, l’avaient soumise. Susneyos lui fixa un tribut annuel et la renvoya chez elle. Ses armées n’approchèrent jamais de Sennar même, et les deux royaumes restèrent ensuite en paix pendant plus d’un siècle.
La chaîne, période par période
Abba Yeshaq, évêque envoyé d’Alexandrie pour guider les chrétiens d’Éthiopie, fut arrêté à Sennar en chemin et retenu longtemps, un an ou davantage peut-être. En 1618, la nouvelle parvint à Susneyos qu’il était mort au pays de Sennar. L’empereur fit de cette mort un motif de guerre.
Rabat avait succédé à son père Badi vers 1616. Quand Za Giyorgis, frère de Susneyos, razzia ses districts frontaliers à l’été 1618, Rabat envoya ses capitaines défendre Sarki, le village funj sur la route caravanière qui menait en Éthiopie. Ils attaquèrent le village de Changa et tuèrent Mohammed Seid, l’un des vassaux musulmans de l’empereur.
Susneyos marcha jusqu’à Bad mais resta en arrière, envoyant contre Sarki Yonael, gouverneur du Bégemder. Lors de l’unique rencontre des deux armées, dit la chronique de l’empereur, les hommes de Rabat rompirent et 326 d’entre eux furent tués. Entre novembre 1618 et mars 1619, il prépara un raid sur toute la frontière, du Nil Bleu à Kassala, en trois colonnes.
Malkea Krestos et Yonael menèrent le plus gros corps vers Dabarki, sur la Dinder, à quelque cent dix kilomètres de Sennar. Ils ne l’atteignirent jamais, mais pillèrent les villages de la frontière et prirent d’assaut la forteresse perchée d’Abromla, dont ils menèrent le roi à Susneyos la corde au cou. Lors d’un second raid, en mai 1619, Malkea Krestos battit les pasteurs baggara de la plaine de l’Atbara et rentra chargé de bétail.
Walda Hawaryat, gendre de l’empereur, marcha dix-neuf jours de Danqaz au pays de l’Atbara avec des capitaines galla et turcs. Le maître du pays, Haket, s’enfuit, et la colonne emporta des chameaux et trois paires de timbales. Lors du raid de mai, Walda Hawaryat poussa seul en avant, trouva Haket de nouveau parti, et fut blâmé pour avoir abandonné son compagnon. Le pays de l’Atbara se vida ; ses habitants s’enfuirent à Sennar.
Takla Giyorgis, seigneur du Tigré, fut envoyé avec les hommes de sa province contre le Taka, autour de l’actuelle Kassala. La chronique dit seulement qu’il y fit la guerre et rentra au Tigré. Les gens du Taka et de l’Atbara, prévenus des raids, s’étaient retirés ; il ne prit sans doute pas grand-chose.
Susneyos se tourna ensuite contre Fatima, reine d’Arom, dont le bourg marchand, sur la route caravanière venue de Souakin, servait les gens de l’Atbara et du Taka. Le bahr negash Gabra Maryam marcha contre elle avec les hommes du Shire. Elle se cacha ; il attendit onze jours et menaça d’hiverner sur place en mangeant son bétail, et elle se rendit. Il la conduisit à Danqaz en septembre 1619.
Vieille et trop faible pour se tenir debout, Fatima fut invitée à s’asseoir. Comme on lui demandait pourquoi elle ne payait pas tribut, elle répondit que personne ne l’avait réclamé depuis longtemps, et que les Funj, « qui sont plus forts que vous », l’avaient soumise. Elle nia avoir prévenu l’Atbara et le Taka des raids. Susneyos lui fixa un tribut annuel et la renvoya chez elle. Rabat n’avait rien fait pour la protéger.
Les raids dépouillèrent les confins orientaux de Sennar sans jamais approcher de la capitale, et les deux royaumes restèrent ensuite en paix pendant plus d’un siècle.
Badi le Barbu
- 6⚔Guerre contre les Shilluk — v. 1650 · victoire funj
- 7⌂Une capitale royale fixe — règne de Badi II · plus ancien document : 1654
En bref
Rabat régna près de trente ans. À sa mort, vers 1644, son fils Badi monta sur le trône. Les Funj se souvinrent de lui sous le nom d’Abu Diqn, « le Barbu », un roi célèbre pour son courage et sa générosité. Vers 1650, selon une chronologie, il mena une armée en remontant le Nil Blanc contre les Shilluk et les mit en fuite.6 Sous Badi, Sennar devint une capitale royale fixe,7 et les premiers documents écrits de son gouvernement nous sont parvenus ; le plus ancien connu date de 1654. Au nord, les Abdallab gouvernaient toujours depuis Qarri, mais en hommes du roi. En 1659, leur cheikh Mismar, un petit-fils d’Ajib, partit vers le nord et sema la terreur parmi les notables de Dongola. Ce fut le roi de Sennar qui le déposa et donna le cheikhat à un autre petit-fils d’Ajib. En 1606, un cheikh abdallab avait chassé un roi de Sennar en exil, et l’Éthiopie avait fait de ce roi son vassal. En 1660, le roi de Sennar faisait et défaisait les cheikhs abdallab, et les raids éthiopiens n’étaient plus qu’un souvenir.
La chaîne, période par période
La frontière orientale apaisée après 1619, Rabat régna près de trente ans. À la fin des années 1620, un jeune fugitif éthiopien parvint à sa cour en se disant fils de l’empereur Yaqob, dont Susneyos avait évincé la lignée : un réfugié d’Éthiopie à Sennar, comme un roi déchu de Sennar l’avait été autrefois à Chelga.
Saga Krestos fut bien accueilli à Sennar. Il y apprit l’arabe et reçut le nom de Khalil, mais un projet de mariage avec la fille du roi l’obligeait à se faire musulman, et il s’enfuit. Il gagna l’Égypte, atteignit Le Caire au début de 1632 et mourut en France en 1638, tenu par beaucoup pour un imposteur.
Muhammad al-Aqil tint Qarri sous le régime du pacte ; la tradition abdallab lui donne quelque vingt-cinq ans, jusque vers 1636. Selon les Tabaqat, son fils Khidr reçut après lui la dignité de cheikh et fut déposé au bout de six mois. Crawford trouve dans ces années plusieurs règnes brefs dont on ne peut fixer l’ordre.
Abdallah al-Brins, un autre fils de Muhammad al-Aqil, lui succéda. La tradition abdallab lui donne quelque dix-sept ans, de 1636 environ à 1653 environ, et garde de son règne le souvenir d’un âge d’or. La dignité de cheikh resta aux petits-fils d’Ajib, qui la tenaient désormais en vassaux de Sennar.
Sughayrun enseigna à al-Qoz une quinzaine d’années. Mourant, il pesa les mérites de ses neveux et de ses fils et choisit al-Zayn, le plus jeune et le plus savant, et demanda qu’on ne l’enterre pas avant l’arrivée d’Abd al-Raziq Abu Qurun. Abd al-Raziq vint et pria al-Zayn de diriger la prière funèbre. Al-Zayn tint l’école une cinquantaine d’années, avec jusqu’à mille élèves, et mourut en 1675/76.
Madani, fils d’Umar, frère de Sughayrun, avait appris le droit auprès de son oncle si parfaitement qu’on le surnomma al-Hajar, « le Roc » ; il épousa Rabia, la fille de Sughayrun. Après la mort de Sughayrun, al-Zayn lui confia la première leçon de la journée à la mosquée, jusqu’à ce qu’Ibrahim, le fils de Sughayrun, soit en âge de la tenir.
Ibrahim, le fils de Sughayrun, apprit de Madani le manuel de droit de Khalil d’un bout à l’autre, et fut appelé al-Hajar d’après son maître. Il reprit ensuite lui-même la première leçon, et enseigna plus tard Muhammad al-Azraq, le fils d’al-Zayn, aux côtés du père. L’école formait désormais ses propres maîtres au sein de la famille.
Daf Allah, né en 1594/95 dans la famille de saints hommes des Araki, avait étudié le droit auprès d’Ibrahim al-Faradi. Idris l’envoya ensuite chez Sughayrun. Le cursus achevé, Sughayrun lui rasa la tête, lui noua un turban, lui confia quatre élèves et le renvoya chez lui : « Va chez les tiens, vis près du fleuve, non dans le désert, et enseigne. »
Muhammad wad Dawud, que l’oncle de Daf Allah, Abdallah al-Araki, avait désigné sur son lit de mort comme son successeur, vint de Hillat Ajib avec les bannières et les robes des cheikhs araki. « Tes pères me les ont laissées pour toi », dit-il à Daf Allah, et il lui enjoignit de s’établir à Abu Haraz, où celui-ci bâtit une mosquée et des salles d’enseignement.
Daf Allah dit qu’il n’avait jamais étudié la théologie. Wad Dawud fit venir son propre disciple Ali wad Barri, qui avait étudié le droit auprès de Sughayrun et la théologie auprès de Husayn Abu Shaar, et Ali vint à Abu Haraz l’instruire. Ali écrivit plus tard deux commentaires du credo d’al-Sanusi, lus dans toute la région.
Idris dit à al-Hajj Said, un marchand, que le Prophète lui ordonnait de bâtir une mosquée pour Daf Allah. Said jura de n’en rien faire à moins que le Prophète ne le lui dise lui-même ; selon les Tabaqat, il le vit ensuite en songe. En commerçant aguerri, il fit venir du bois dans les bateaux du roi funj, bâtit la mosquée et sa toiture, et la dota de douze esclaves et de terres cultivables.
Hasan wad Hassuna, petit-fils d’un colon andalou, avait passé une douzaine d’années en Arabie, en Égypte et en Syrie. De retour chez lui, il vit croître ses troupeaux ; il creusa un grand réservoir, où Ali wad Barri travailla un an, et entretenait, selon la tradition, cinq cents esclaves montés aux épées garnies d’argent, qui vendaient des chevaux à Taqali, au Darfour et à Sennar. On disait l’enclos de sa maison aussi vaste que celui du roi.
Tandis que Rabat régnait en paix, les élèves d’Idris et ceux de Sughayrun firent de deux villages, al-Qoz et Abu Haraz, des écoles qui formèrent la génération suivante.
Rabat mourut vers 1644 et son fils Badi monta sur le trône ; on se souvint de lui sous le nom d’Abu Diqn, « le Barbu », pour son courage et sa générosité. Vers 1650, selon une chronologie, il mena une armée en remontant le Nil Blanc contre les Shilluk et les mit en fuite. Sous son règne, Sennar devint une capitale royale fixe, et c’est de son règne que datent les premiers documents écrits de l’administration royale ; le plus ancien connu est de 1654.
Daf Allah ne se rendit jamais à Sennar. Quand le roi Badi, fils de Rabat, voulut lui parler, il se rendit lui-même à cheval à Abu Haraz pour lui rendre visite et recevoir sa bénédiction. Daf Allah fonda des mosquées dans toute la Gezira et les dota de terres et d’esclaves, enseigna quelque soixante-dix ans et mourut en 1683, à quatre-vingt-onze ans.
Badi, fils de Rabat, honora Hasan wad Hassuna et, lors d’une rencontre, accéda à toutes ses demandes. Les esclaves de Hasan étaient devenus des villages entiers, et tant de visiteurs lui apportaient des offrandes qu’il fallut bâtir un enclos pour les premiers-nés des troupeaux qu’on lui donnait. Il mourut en 1664/65, tué par l’éclatement d’un fusil avec lequel il tirait sur un crocodile dans son réservoir.
Arbab, fils d’Ali ibn Awn, étudia le droit auprès d’al-Zayn à al-Qoz et la théologie auprès d’Ali wad Barri, qu’il servit. Après la mort de son maître, il enseigna lui-même la théologie, écrivit un traité sur les articles de foi, al-Jawahir, et s’identifia si bien à la matière qu’on l’appela Arbab al-Aqa’id, « Arbab des dogmes ». Il mourut à Sennar en 1690/91.
Selon la liste abdallab, Hajo, fils d’Othman, fils d’Ajib, succéda à Abdallah al-Brins vers 1653 et tint Qarri quelque cinq ans. La charge passa d’une branche à l’autre parmi les descendants de trois fils d’Ajib, Othman, Muhammad al-Aqil et Uraybi, et les dates que la liste donne pour ces années sont celles de la tradition.
Ajib II, fils d’Uraybi, fils d’Ajib, succéda à Hajo vers 1658, selon la même liste. Il portait le nom de son grand-père, mais non sa puissance : il tenait Qarri en vassal du roi de Sennar, comme tous les cheikhs depuis le pacte négocié par Idris.
Mismar, un autre fils d’Uraybi, était cheikh en 1659 quand, au cours d’un voyage à Dongola, il sema la terreur parmi les notables de la ville. Lorsqu’un chef lui apporta une vache saisie à un homme placé sous la protection d’Ali wad Barri, Mismar repoussa la requête d’Ali, qui la réclamait, et Ali prédit sa chute. Les hommes du roi de Sennar emmenèrent Mismar à Sennar et le déposèrent, et Ali, fils d’Othman, fut fait cheikh à sa place.
En 1660, le roi de Sennar faisait et défaisait les cheikhs abdallab, et se rendait lui-même auprès des saints hommes au lieu de les convoquer.
Qui est qui
Les rois funj de Sennar
Les cheikhs abdallab de Qarri
L’Éthiopie de Susneyos
Autres
Chronologie
- 1⚔Karkoj — 1611/12 · victoire funj · site discuté 1607–1612
- 2⚑Adlan déposé — v. 1611/12 · par sa propre armée 1607–1612
- 3✒Pacte de protection — v. 1612 · les Abdallab deviennent rois vassaux 1612–1617
- 4†Un évêque meurt en détention — avant 1618 · Abba Yeshaq 1618–1619
- 5⚔Sarki — 1618 · revendiquée comme une victoire éthiopienne 1618–1619
- 6⚔Guerre contre les Shilluk — v. 1650 · victoire funj 1619–1660
- 7⌂Une capitale royale fixe — règne de Badi II · plus ancien document : 1654 1619–1660
Sources
- O. G. S. Crawford, The Fung Kingdom of Sennar (1951) : Ajib et Karkoj (chap. XV), la première guerre d’Abyssinie d’après la chronique de Susneyos (chap. XVI), Badi II (chap. XVII), chronologie (annexe) — source
- P. M. Holt, The Sudan of the Three Niles: the Funj Chronicle 910–1288/1504–1871 (1999), p. 7–10 : Adlan, Karkoj, le sauf-conduit d’Idris, Badi Abu Diqn et les Shilluk — source
- H. A. MacMichael, A History of the Arabs in the Sudan, vol. 2 (1922) : les Tabaqat de Wad Dayf Allah — les prophéties d’Idris à Ajib et à Badi (n° 141), Adlan déposé à Mushu (n° 241), Mismar en 1659 et sa déposition (n°s 58 et 66) — source
- Funj Sultanate — Wikipedia (O’Fahey & Spaulding, Kingdoms of the Sudan, 1974 ; Spaulding & Abu Salim, Public Documents from Sinnar, 1989) : l’invasion d’Ajib, le traité avec les Abdallab, les chevaux boiteux, Sennar capitale fixe, le document de 1654 — source
- Abdallabi tribe — Wikipedia (Holt & Daly, A History of the Sudan) : Ajib, le manjilak, Qarri, Karkoj et l’amnistie — source
- Susenyos I — Wikipedia : l’avènement à Gol (1607), la vassalité d’Abd al-Qadir, la guerre contre Sennar, Fatima à Danqaz — source
- Badi I — Wikipedia (la Royal Chronicle de Weld Blundell ; Bruce) : les présents de Susneyos et la réponse de Badi — source
- Badi II — Wikipedia (Beswick 2014 : la guerre contre les Shilluk vers 1650 ; Spaulding & Abu Salim 1989) — source
- Rabat I — Wikipedia (Pankhurst, The Ethiopian Borderlands) : l’évêque retenu à Sennar et la guerre de 1618–1619 — source
Chaque affirmation du texte a été vérifiée dans les sources ci-dessus. Frontières : historical-basemaps (A. Ourednik, GPL-3.0), l’état de c.1783, simplifié — schématique, les bons États à peu près aux bons endroits. Territoires ayant changé de mains : provinces modernes (Natural Earth) ou états plus tardifs tenant lieu des frontières historiques. Terres, lacs et fleuves : Natural Earth. Portraits : crédités ci-dessous avec auteur, licence et source.
Portraits
- Saga Krestos — Giovanna Garzoni · Public domain — Commons
- Susneyos — Alberto Pollera (1873 – 1939) · Public domain — Commons
- Unsa Ier — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ajib al-Manjilak — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Abd al-Qadir II — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Adlan Ier — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Badi Ier — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Idris wad al-Arbab — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Muhammad al-Aqil — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Rabat Ier — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Fatima — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Gabra Maryam — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Badi II — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Mismar — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Aleb — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Abba Yeshaq — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Malkea Krestos — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Walda Hawaryat — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Takla Giyorgis — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Sughayrun — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Abd al-Rahman wad Hamadtu — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- al-Zayn — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Madani al-Hajar — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ibrahim al-Hajar — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Daf Allah al-Araki — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Muhammad wad Dawud — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ali wad Barri — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- al-Hajj Said — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hasan wad Hassuna — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Abd al-Raziq Abu Qurun — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Arbab al-Aqa’id — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Abdallah al-Brins — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hajo — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ajib II — imagined likeness, generated in the manner of sober naturalistic Nile Valley painted portrait (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration