Tunis, 1600–1660
Comment la maison d’un esclave corse, établie pour lever l’impôt dans les campagnes, en vint-elle à choisir les maîtres de Tunis ?
▶ Voir l’atlas commenté (narration en anglais) · 6 minLes territoires en 1660, aux couleurs de qui les tenait. Hachuré : les territoires qui ont changé de mains entre 1600 et 1660.
Dans chaque période ci-dessous, les événements numérotés de la carte renvoient à la liste qui la suit et aux repères du texte ; rien ne bouge.
Les périodes
Le dey de la milice
- 1⚑La révolte des janissaires — 1591 · les deys prennent le pouvoir
En bref
En 1600, Tunis appartenait aux soldats qui la tenaient au nom du sultan ottoman. En 1591, ses janissaires s’étaient soulevés contre leurs officiers1 et s’étaient donné des chefs à eux, les deys, d’un mot turc qui désigne l’oncle maternel. Depuis 1598, un seul dey gouvernait : Othman Dey, un soldat anatolien venu avec la conquête de 1574. Le gouverneur du sultan, le pacha, gardait son titre, et guère plus. Othman tenait la ville par la milice et son conseil, le diwan. Ramdane Bey administrait pour lui les campagnes. Deux fois l’an, il menait une colonne armée, la mahalla, chez les tribus de l’intérieur pour lever leurs impôts. Ramdane achetait aussi des esclaves et les formait à gouverner. Le plus capable était Mourad, un Corse enlevé enfant par des corsaires. Ramdane en fit son lieutenant et lui donna sa fille.
La chaîne, période par période
Othman Dey, un soldat anatolien venu avec la conquête de 1574, gouvernait seul depuis 1598 et ne laissait au pacha du sultan qu’un titre, et guère plus. Il gouvernait par la milice et son conseil, le diwan, pourchassait lui-même les voleurs dans les jardins de Tunis, déjoua tous les complots ourdis contre lui et fit vendre les prises des corsaires à La Goulette, ce qui remplit la ville d’argent.
Ramdane Bey administrait les campagnes pour Othman. Il fut le premier à mener la colonne armée, la mahalla, chez les tribus, les Ben Chennouf du Kef, les Ouled Saïd et d’autres, pour leur faire payer l’impôt. Il achetait des mamelouks, des esclaves formés à servir, et confia de son vivant des charges aux plus capables.
Le plus capable était Mourad, un Corse enlevé enfant par des corsaires. Il comprenait les tribus et savait ce qu’on pouvait faire payer à chacune. Ramdane en fit son lieutenant, le préférant à son propre frère Rajab, et lui donna sa fille en mariage.
Abu al-Ghayth al-Qashshash, un cheikh soufi de Tunis, nourrissait les pauvres, rachetait des captifs et fondait des zaouïas en ville et à la campagne. En 1604, il dédia au nouveau sultan, Ahmed Ier, la traduction en turc ottoman qu’il avait commandée d’un traité contre les chrétiens écrit par un converti. Selon un récit, Othman épousa sa fille. Il devint le plus grand protecteur des Morisques chassés d’Espagne.
Muhammad ibn Abd al-Rafi, un Morisque issu d’une famille de chérifs de Murcie, était arrivé enfant à Tunis vers 1597, avant la grande expulsion. Il étudia dans la zaouïa d’al-Qashshash et écrivit plus tard sur la généalogie du Prophète un livre qui raconte comment son maître festoya les exilés nouvellement arrivés et les aida à s’établir à travers la régence.
À partir de 1609, l’Espagne expulsa ses Morisques, descendants de musulmans convertis de force. Peut-être 60 000 à 80 000 d’entre eux gagnèrent Tunis en 1609 et 1610. Othman leur fit place dans la ville, confia les plus pauvres à des familles de Tunis et laissa les autres s’établir où ils voulaient : dans plus de vingt localités, parmi lesquelles Testour, Zaghouan, Soliman, Grombalia et Tebourba.
John Ward, un marin anglais devenu pirate après la paix de Jacques Ier avec l’Espagne, traita avec Othman en 1606 : Tunis serait sa base, et le dey aurait le premier choix de ses prises. En 1607, il s’empara du grand navire vénitien Reniera e Soderina. Faute d’obtenir son pardon en Angleterre, il se fit musulman à Tunis sous le nom de Youssouf Raïs et commanda une flotte corsaire.
Ibrahim Ghanim, un Morisque de Grenade qui avait appris l’artillerie sur les flottes espagnoles de l’argent, était en prison en Espagne quand vint l’édit d’expulsion. Il gagna Tunis à grand-peine, fut chaleureusement reçu par Othman et prit la mer comme capitaine corsaire.
La Tunis d’Othman accueillit le mamelouk corse, les Morisques et les corsaires dont les maisons allaient la diriger pendant le demi-siècle suivant.
Au seuil de Mourad
- 2◆L’arrivée des Morisques — à partir de 1609 · expulsés d’Espagne
- 3⌂Les villes andalouses — à partir de 1609 · Testour et une vingtaine d’autres
- 4♛Youssef Dey — sept. 1610 · installé par les soldats
En bref
Les dernières années d’Othman amenèrent des réfugiés. À partir de 1609, l’Espagne expulsa ses Morisques, descendants de musulmans convertis de force, et des dizaines de milliers d’entre eux gagnèrent Tunis.2 Othman leur fit place dans la ville, logea les plus pauvres chez des familles tunisiennes et laissa les autres s’établir où ils voulaient. Ils s’enracinèrent dans plus de vingt localités, dont Testour.3 En 1610, Othman tomba malade. Son lieutenant était Youssef, à qui il avait promis sa fille. Quand on lui demanda qui devait lui succéder, Othman écarta un homme plus dur et désigna Youssef. Il mourut en septembre, et les soldats installèrent Youssef à la Kasbah.4 En 1613, Ramdane Bey mourut. Son frère Rajab alla trouver Youssef pour réclamer le commandement. Selon le chroniqueur de Tunis, Youssef s’en remit à un reclus vénéré : serait bey l’homme sur le seuil duquel on trouverait le reclus le lendemain matin. On le trouva sur le seuil de Mourad. Mourad devint bey, et Rajab reçut le commandement d’une partie des tribus.
La chaîne, période par période
Youssef, fils d’un soldat turc de Tripoli, s’était élevé sous Othman, qui le préférait à ses propres fils et l’avait fiancé à sa fille. Quand on lui demanda sur son lit de mort qui devait lui succéder, Othman écarta le sévère Adjem Dey et désigna Youssef. Il mourut en septembre 1610, et les chefs de l’armée conduisirent Youssef à la Kasbah et l’y installèrent.
Ali Thabit, un Tunisien et le plus proche ami de Youssef, fut le premier à le saluer comme successeur d’Othman, et l’assemblée suivit. Devenu ministre, il dissuada Youssef d’épouser la fille d’Othman, par crainte de rivaux dans la famille du vieux dey, et l’orienta plutôt vers la fille d’un converti. Il resta le conseiller le plus écouté de Youssef pour les affaires de l’intérieur.
Ramdane Bey mourut en 1613, et son frère Rajab alla trouver Youssef pour réclamer le commandement. Selon le chroniqueur de Tunis, Youssef répondit que serait bey l’homme sur le seuil duquel on trouverait le lendemain matin le reclus vénéré Ben Sandal. Rajab reçut à la place le commandement d’une partie des tribus.
On trouva Ben Sandal sur le seuil de Mourad, et Mourad devint bey, commandant de l’armée et de la colonne ; le reclus devint son secrétaire. Avec la charge, Mourad reprit la maison de son maître, les mamelouks et les soldats, et chaque fois que Rajab et lui partaient ensemble en campagne, Mourad faisait mieux le métier de général.
En trois ans, les deux charges du demi-siècle suivant, celle du dey en ville et celle du bey dans les campagnes, étaient passées à des hommes nouveaux.
La guerre de la frontière
- 5⌂La mosquée de Youssef Dey — années 1610 · de style ottoman
- 6⚔La déroute de 1628 — mai 1628 · victoire d’Alger · près du Kef
- 7✒La paix avec Alger — 1628 · la frontière de 1614 maintenue, le fort tunisien rasé
- 8♛Pacha de Tunis — 1631 · rang accordé par le sultan
En bref
Avec la charge, Mourad reprit la maison de son maître : les mamelouks, les soldats, la colonne. En ville, Youssef bâtit des souks, un aqueduc et une mosquée de style ottoman5 qui porte encore son nom. En 1615, Ousta Mourad, un corsaire ligure passé à l’islam, reçut de Youssef le commandement des galères. En 1628, une querelle de frontière amena une armée algérienne vers Le Kef. Mourad et Rajab menèrent chacun un corps contre elle. Les Algériens étaient près de demander à traiter quand les tribus des Ouled Saïd changèrent de camp, et l’armée tunisienne fut mise en déroute.6 Les propres mamelouks de Rajab passèrent à Mourad. La paix maintint l’ancienne frontière7 sur l’oued Serrat, et Tunis démolit le fort qu’elle y avait bâti. Riche et ambitieux, Mourad demanda à Istanbul le rang de pacha. Le brevet du sultan lui parvint en 1631 à Sfax, en pleine campagne.8 Il transmit à son fils Hammouda le titre de bey et mourut dans l’année.
La chaîne, période par période
Youssef bâtit. La mosquée qui porte son nom, commencée en novembre 1614 et achevée en 1615, fut la première de Tunis dans le style ottoman, avec un minaret octogonal et une médersa hanafite à côté. Tout autour, il aménagea des souks pour les marchandises des corsaires, pour les esclaves et pour les chaussures à la turque, et il construisit un aqueduc jusqu’à la ville haute, un pont sur la Medjerda et un souk pour les marchands de Djerba.
Youssef retira aux Morisques les privilèges fiscaux et juridiques qu’Othman leur avait accordés, et dès 1612 ils s’en plaignaient. Ahmed Ier avait déjà ordonné à Tunis de bien les accueillir. Un firman de 1615, connu par une étude turque des archives ottomanes, enjoignit au gouverneur et au cadi de Tunis de ne rien prélever sur les exilés au-delà de la dîme et des droits que la loi autorisait.
Riche et ambitieux, Mourad Bey demanda à Istanbul le rang de pacha, ce titre de gouverneur que les deys avaient depuis longtemps vidé de son pouvoir. En 1631, le gouvernement du sultan Mourad IV le lui accorda, donnant au bey un rang impérial que le dey de la Kasbah ne détenait pas.
Ousta Mourad, un Ligure de Levanto emmené enfant à Tunis, s’était enrichi comme capitaine corsaire, armateur et agent d’Othman pour les prises et les rançons. En 1615, Youssef le fit général des galères de Bizerte, la flotte de l’État, d’ordinaire six galères. En 1624, ses navires saccagèrent la base vénitienne de Perasto ; en 1625, ils battirent cinq galères maltaises au large de Syracuse.
Les affaires d’Ousta Mourad passaient par des Ligures : son père et ses frères commerçaient pour lui avec Gênes, Livourne et Marseille. Un autre renégat de la même côte, Mourad Raïs, né Agostino Bianco à Arenzano, devint chef du port de Bizerte en 1625, l’année où Ousta Mourad cessa de commander lui-même les galères en mer.
Un traité de 1614 avait fixé la frontière avec Alger sur l’oued Serrat. Les Ben Chennouf du Kef, sous leur chef al-Tayyib ibn Shannuf, ne cessaient de la franchir, et Tunis bâtit un poste sur la rivière. Le pacha d’Alger ordonna à al-Tayyib de repasser derrière la ligne de 1614 ; Youssef lui dit de n’en rien faire.
Hussein Pacha, gouverneur du sultan à Alger depuis 1627, vit échouer un médiateur ottoman et envoya vers Le Kef une armée d’environ 300 tentes et neuf canons. L’armée de Youssef l’affronta avec Mourad Bey et Rajab à la tête chacun d’un corps ; les sources italiennes font d’Ousta Mourad le commandant en chef, le chroniqueur de Tunis ne nomme que les deux beys.
Les Algériens étaient près de demander à traiter quand les Ouled Saïd passèrent de leur côté ; selon un récit, al-Tayyib, qui avait d’abord attiré les Algériens dans une vallée difficile, changea lui aussi de camp. Le 17 mai 1628, l’armée tunisienne fut mise en déroute. La paix maintint l’ancienne ligne de frontière, et Tunis dut démolir son poste sur la rivière.
Pendant la bataille, les propres mamelouks de Rajab l’abandonnèrent pour Mourad Bey. L’année suivante, Mourad mena l’armée du Kef contre les Ben Chennouf, et il ne cessa de harceler les Ouled Saïd, qu’il entendait anéantir. Le brevet de pacha lui parvint en 1631 à Sfax, en pleine campagne ; il transmit le titre de bey à son fils Hammouda et mourut dans l’année.
Al-Qashshash mourut pendant la peste de 1621 ou 1622, à laquelle les Tunisiens donnèrent son nom. Beaucoup de ses disciples étaient des Morisques, et les exilés qu’il avait aidés à s’établir avaient pris racine : ils plantèrent des vignes, aménagèrent des jardins et ouvrirent des routes carrossables, et certains d’entre eux financèrent des courses corsaires contre l’Espagne qui les avait chassés.
Mustafa de Cárdenas, connu en Espagne sous le nom de Diego, devint un grand propriétaire, marchand et maître d’esclaves, et pendant des décennies le cheikh des Andalous, leur chef reconnu auprès du dey. À Grombalia, il bâtit un palais sur un domaine où travaillaient des centaines d’esclaves. Quand l’armée fut mise en déroute en 1628, il fut de ceux des cheikhs qui quittèrent Tunis.
La lieutenance d’un esclave était devenue un commandement, assorti d’un rang impérial, que Mourad pouvait transmettre à son fils.
Le tour du capitaine des galères
- 9◆Les Ben Chennouf brisés — années 1630 · les clans qui avaient appelé Alger
- 10♛Ousta Mourad, dey — déc. 1637 · accepté par la milice
- 11⌂Ghar el-Melh — fin des années 1630 · un fort, une ville et des colons andalous
En bref
Hammouda était jeune quand il prit la place de son père, et il partagea d’abord le commandement avec d’autres beys. Il s’en prit aux clans du Kef qui avaient fait venir les Algériens, les dressa les uns contre les autres et les brisa.9 En ville, Youssef Dey mourut à la fin de 1637. Mami, le chef de ses mamelouks, voulait la charge pour lui-même, mais c’était un converti, et il craignait que la milice ne le refuse. Ousta Mourad, le commandant des galères, était lui aussi un converti, et Mami le poussa en avant à sa place. Les soldats acceptèrent Ousta Mourad au lendemain de la mort de Youssef.10 Le nouveau dey perça à jour les intentions de Mami et l’éloigna à Zaghouan, où Mami fut tué. Ousta Mourad gouverna d’une main dure. À Ghar el-Melh, le mouillage que les Européens appelaient Porto Farina, il éleva un fort,11 bâtit une ville à côté et y établit des réfugiés andalous. Il mourut en 1640.
La chaîne, période par période
Hammouda était dans la fleur de l’âge quand il succéda à Mourad Bey en 1631. Il partagea d’abord le commandement avec Rajab et Sulayman Bey, avec pour conseiller Ben Sandal, le secrétaire de son père. Les Ouled Saïd se soulevèrent ; en 1636, après sept ans de révolte, Hammouda prit d’assaut leur refuge, El Hamma, puis dressa les clans des Ben Chennouf les uns contre les autres et les brisa.
Mourad Bey avait marié Hammouda à Aziza Othmana, née vers 1606, petite-fille d’Othman Dey élevée dans son palais, et lié ainsi la nouvelle maison à la famille du vieux dey. Aziza possédait en propre de grands domaines ; à la fin de sa vie, elle affranchit ses esclaves et donna presque tout à des fondations pieuses, parmi lesquelles un hôpital de Tunis qui porte encore son nom.
Hammouda épousa aussi Hiziyya, fille d’Ali Thabit, le ministre tunisien et compagnon de Youssef Dey, mort en 1631 ou 1632. Elle devint la mère de l’héritier de Hammouda, Mourad II : la lignée du bey descendrait ainsi du cercle intime du dey autant que de la famille d’Othman.
Youssef vieillissait à la Kasbah tandis que le pouvoir de Hammouda grandissait dans les campagnes ; selon des auteurs plus tardifs, le jeune bey attira peu à peu à lui le diwan et la milice. Par la diplomatie, Youssef obtint de Tripoli l’île de Djerba pour Tunis. Il mourut à la mi-décembre 1637, pleuré par toutes les bouches, et fut enterré à côté de sa mosquée.
Par ses mariages, la maison du bey réunissait désormais le sang du premier dey et la fille du ministre du second.
Mami, le chef des mamelouks de Youssef Dey, voulait la charge pour lui-même, mais c’était un converti, et il craignait que la milice ne le refuse. Il poussa donc en avant un autre converti, Ousta Mourad, avec l’intention de se débarrasser de lui une fois que les soldats auraient accepté un renégat. Un parti nombreux se forma, et les soldats reconnurent Ousta Mourad au lendemain de la mort de Youssef.
Ousta Mourad devina le plan de Mami et l’éloigna à Zaghouan, où il fut tué. Il gouverna d’une main dure : il ferma les tavernes, interdit de vendre du grain aux chrétiens, maintint le pain et la viande à bas prix et obligea les caïds à se présenter chaque soir à sa porte. Certains récits plus tardifs ajoutent que Hammouda soutint son élection ; le chroniqueur de Tunis n’en dit rien.
En 1639, le fils de Youssef éleva à son père un mausolée à coupole à côté de la mosquée, carré, revêtu de marbre blanc et couvert de tuiles vertes. Le maître d’œuvre le signa : Muhammad ibn Ghalib al-Andalusi, l’un des exilés d’Espagne. Des auteurs plus tardifs lui attribuent toute la mosquée, mais c’est sur le mausolée que figure sa signature.
À Ghar el-Melh, un mouillage que les navires chrétiens fréquentaient depuis longtemps, Ousta Mourad fit bâtir un fort sous la direction du maître Musa. Il ordonna d’élever une ville à côté et avança de l’argent à quiconque voudrait s’y établir, et beaucoup d’Andalous vinrent. Ce fut Porto Farina, le meilleur port du pays, qui détourna peu à peu les corsaires de Bizerte.
Après des années de course, Ibrahim Ghanim reçut le commandement de La Goulette, la forteresse qui gardait le port de Tunis. Trouvant ses artilleurs ignorants, il leur écrivit un manuel d’artillerie en espagnol, vers 1630–1632, en le copiant en bonne partie sur un traité espagnol d’artillerie imprimé à Milan en 1592.
Ahmad ibn Qasim al-Hajari, un Morisque qui avait passé des décennies comme interprète et envoyé des sultans du Maroc, arriva à Tunis vers 1637. À la demande de son ami Ibrahim, après l’arrivée au pouvoir d’Ousta Mourad, il traduisit le manuel en arabe et l’acheva le 25 juillet 1638 : c’est le plus ancien manuel d’artillerie en arabe entièrement illustré.
Les trois années d’Ousta Mourad donnèrent à Tunis son meilleur port corsaire, et à ses artilleurs un manuel en arabe.
Le choix de la milice
- 12†Un bey rival exécuté — années 1640 · Hammouda seul au commandement
- 13◆Des noces de quarante jours — v. 1647–1648 · le fils du bey, la fille du dey
En bref
À la mort d’Ousta Mourad, la milice choisit elle-même. Ses voix allèrent à Ahmed Khodja, le secrétaire du diwan, qui avait gagné les soldats en prenant soin de leurs orphelins. Des intrigants dressèrent le nouveau dey contre le dernier collègue de Hammouda au commandement, et le dey le fit mettre à mort.12 Hammouda resta seul à la tête de l’armée. Il paya alors le dey largement : contre autant d’argent que quatorze mulets pouvaient en porter, il acheta le droit de lever six cents cavaliers sous ses propres ordres. Ahmed Khodja mourut en 1647. Les chefs de l’armée proclamèrent Hadj Mohamed Laz dans la salle même du défunt. Au début du nouveau règne, le fils de Hammouda, le jeune Mourad, épousa une fille de Youssef Dey. La fête dura quarante jours.13 La maison du bey était désormais unie à la famille du dey qui avait fait bey le père de Hammouda.
La chaîne, période par période
Ousta Mourad mourut en juin 1640, dans des circonstances qui restent obscures. La milice choisit à l’unanimité Ahmed Khodja, un lettré de Sinope, secrétaire du diwan depuis 1628, qui avait gagné les soldats en prenant soin de leurs orphelins. Quand des galères maltaises forcèrent La Goulette et brûlèrent des navires dans le port, il y bâtit un second fort.
Son fils aîné, Muhammad Çelebi, fut selon un récit nommé gouverneur de Porto Farina. En 1645, il épousa en secret une esclave chrétienne ; son père le maria plutôt à la fille du pacha de Tunis. En 1646, à dix-neuf ans environ, il s’enfuit par mer en Sicile et fut baptisé dans la cathédrale de Palerme avec le vice-roi pour parrain, sous le nom de Don Philippe, prince de Tunis.
Sulayman Bey, appelé aussi Hamida Ashur, était le dernier collègue resté aux côtés de Hammouda au commandement, Rajab étant mort. Un arrêté de comptes l’avait déjà déclaré débiteur de Hammouda. Des intrigants le dressèrent ensuite contre Ahmed Khodja, et le dey le fit mettre à mort sous la torture.
Hammouda commandait désormais seul l’armée et entreprit de mettre les tribus sous le joug. Il acheta à Ahmed Khodja, contre autant d’argent que quatorze mulets pouvaient en porter, le droit de lever six cents spahis, cavaliers sous ses propres ordres. En 1643, il acheta au diwan l’ancien palais de plaisance hafside du Bardo.
Son collègue mort et six cents cavaliers à lui, Hammouda se trouvait seul à la tête de l’armée.
Ahmed Khodja mourut de maladie en 1647. Les chefs de l’armée proclamèrent aussitôt Hadj Mohamed Laz, un janissaire du Lazistan, sur la mer Noire, dans le vestibule d’Ahmed, et il fut reconnu assis à la porte de la Kasbah. Au début de son règne, le changeur juif Daoud se trouva à court pour la solde de la milice ; le dey combla de ses propres deniers la somme, considérable, et prévint une mutinerie.
Au début du règne de Hadj Mohamed Laz, Hammouda maria son fils et héritier, le jeune Mourad, à une fille de Youssef Dey. La fête dura quarante jours, avec des tables ouvertes à tous, des chanteurs sans nombre et des lampes dignes d’un roi ; les Tunisiens disaient qu’on n’avait rien vu de pareil, même sous les Hafsides.
La maison du bey était unie par le mariage au dey qui avait fait bey son fondateur.
Pacha, fils de pacha
- 14♛Hadj Mustapha Laz, dey — 1653 · désigné par le bey
- 15⚔Porto Farina — 4 avril 1655 (calendrier julien) · neuf navires brûlés
- 16♛Pacha, fils de pacha — v. 1659 · rang accordé par le sultan
En bref
Hadj Mohamed Laz mourut en 1653. Cette fois, le diwan demanda à Hammouda qui il devait installer, et Hadj Mustapha Laz devint dey sur sa parole. Les soldats le saluèrent à la porte de la Kasbah.14 Hammouda vint lui-même en ville, et les rivaux du nouveau dey se turent. Il donna à Mustapha une épouse élevée dans sa propre maison et l’une des plus belles demeures de Tunis. En avril 1655, une flotte anglaise commandée par Robert Blake vint réclamer des captifs anglais détenus dans la régence. Devant le refus du dey, Blake entra à Porto Farina, réduisit ses batteries au silence et brûla les neuf navires15 mouillés dans le port. Le dey refusa encore. Vers 1659, après un somptueux présent envoyé à Istanbul, le sultan fit de Hammouda un pacha,16 et la prière publique le nomma pacha, fils de pacha. En 1660, Mustapha Laz siégeait toujours à la Kasbah, la milice derrière lui. Mais c’était la maison du bey, fondée par un esclave corse, qui l’avait choisi.
La chaîne, période par période
Hadj Mohamed Laz mourut en 1653 après une longue maladie. Consulté par le diwan, Hammouda désigna Hadj Mustapha Laz, qui fut salué à la porte de la Kasbah. Hammouda vint en ville, et les rivaux du nouveau dey se turent. Il donna à Mustapha une esclave blanche qu’il avait élevée comme sa propre fille, richement dotée, et l’une des plus belles demeures de Tunis.
Sous Mustapha Laz, Hammouda menait lui-même les affaires. Il fit arrêter des hommes dont il se méfiait et saisir leurs biens, parmi eux Ben Kacem el-Menestiri, qui avait intrigué pour obtenir la charge de dey, et le cheikh des Andalous. En 1655, il bâtit la mosquée Hammouda Pacha dans le style turc, avec un minaret octogonal au-dessus du tombeau de sa famille.
Mustafa de Cárdenas, le cheikh des Andalous, fut arrêté sur ordre de Hammouda et ses biens confisqués. Il s’échappa vers la régence d’Alger et y mourut ; les études espagnoles le font passer par Istanbul et l’Égypte jusqu’à Annaba, où un médecin français lui attribua plus tard la plantation des oliveraies.
En avril 1655, une flotte anglaise commandée par Robert Blake vint réclamer des captifs anglais détenus dans la régence, ainsi qu’un navire saisi. Devant le refus du dey, Blake entra à Porto Farina, le port qu’avait bâti Ousta Mourad, réduisit ses batteries au silence et brûla les neuf navires mouillés dans le port. Le dey refusa encore.
Le bey choisissait désormais le dey et brisait les hommes qui avaient prospéré sous les deys précédents.
Hammouda envoya à Istanbul, par l’entremise de Ben Kelman, un présent plus magnifique qu’aucun de ceux qui étaient venus de l’Occident. Le gouvernement du sultan Mehmed IV lui accorda le rang de pacha qu’il briguait. La nomination arriva vers 1658 selon la datation du chroniqueur de Tunis, en 1659 selon d’autres récits.
La prière publique nommait désormais Hammouda pacha, fils de pacha, le rang que son père avait obtenu en 1631. Son fils Mourad II, l’enfant de Hiziyya, devait hériter de la charge de bey ; en 1663, Hammouda commença à confier à ses trois fils des commandements propres, et il régna jusqu’à sa mort en 1666.
Hadj Mustapha Laz, un homme doux qui renvoyait presque toutes les affaires aux tribunaux ordinaires, tenait toujours la charge de dey en 1660, avec la milice et son diwan derrière lui. Cette année-là, il restaura le vieux fort espagnol de l’île de Chikly, dans le lac de Tunis. Il régna jusqu’à sa mort en 1665.
En 1660, le dey siégeait toujours à la Kasbah, mais la maison du bey, fondée par un esclave corse, tenait l’armée, les campagnes et un rang impérial.
Qui est qui
Les deys et la milice
Les beys et leur maison
Régence d’Alger
L’Empire ottoman et son sultan
Angleterre
Autres
Chronologie
- 1⚑La révolte des janissaires — 1591 · les deys prennent le pouvoir 1600–1609
- 2◆L’arrivée des Morisques — à partir de 1609 · expulsés d’Espagne 1609–1613
- 3⌂Les villes andalouses — à partir de 1609 · Testour et une vingtaine d’autres 1609–1613
- 4♛Youssef Dey — sept. 1610 · installé par les soldats 1609–1613
- 5⌂La mosquée de Youssef Dey — années 1610 · de style ottoman 1613–1631
- 6⚔La déroute de 1628 — mai 1628 · victoire d’Alger · près du Kef 1613–1631
- 7✒La paix avec Alger — 1628 · la frontière de 1614 maintenue, le fort tunisien rasé 1613–1631
- 8♛Pacha de Tunis — 1631 · rang accordé par le sultan 1613–1631
- 9◆Les Ben Chennouf brisés — années 1630 · les clans qui avaient appelé Alger 1631–1640
- 10♛Ousta Mourad, dey — déc. 1637 · accepté par la milice 1631–1640
- 11⌂Ghar el-Melh — fin des années 1630 · un fort, une ville et des colons andalous 1631–1640
- 12†Un bey rival exécuté — années 1640 · Hammouda seul au commandement 1640–1653
- 13◆Des noces de quarante jours — v. 1647–1648 · le fils du bey, la fille du dey 1640–1653
- 14♛Hadj Mustapha Laz, dey — 1653 · désigné par le bey 1653–1660
- 15⚔Porto Farina — 4 avril 1655 (calendrier julien) · neuf navires brûlés 1653–1660
- 16♛Pacha, fils de pacha — v. 1659 · rang accordé par le sultan 1653–1660
Sources
- Ibn Abi Dinar, al-Mu’nis (rédigé v. 1681), traduction française par E. Pellissier et Rémusat, Histoire de l’Afrique (1845), livres VII–VIII : les deys et les beys des années 1590 aux années 1660 — source
- A. Rousseau, Annales tunisiennes (1864), p. 41–52, d’après le chroniqueur al-Wazir al-Sarraj : dates des deys, guerre et traité de 1628, cavaliers de Hammouda et rang de pacha — source
- M.-E. A. Ben Achour, « Aux origines de l’État beylical : la dynastie mouradite », Leaders (2020) — source
- K. Ben Salah, « Murad Bey e Murad Dey, la storia di due rinnegati italiani », Dialoghi Mediterranei 54 (2022) — source
- Uthman Dey — Wikipedia (pouvoir sans partage à partir de 1598, la charge de bey, les Morisques) — source
- Yusuf Dey — Wikipedia (choix de Mourad, la mosquée de style ottoman) — source
- Mourad Bey — Wikipédia (origine corse, gendre de Ramdane, bey en 1613, pacha en 1631) — source
- Usta Murad — Wikipedia (commandement des galères en 1615, avènement en 1637, Porto Farina) — source
- Mami Ferrarese — Wikipedia (en italien) — source
- Hammuda Pasha Bey — Wikipedia (règne, cavaliers, rang de pacha) — source
- Guerre algéro-tunisienne de 1628 — Wikipédia (les Ben Chennouf, Es-Settara, le traité) — source
- Action of 14 April 1655 — Wikipedia (Blake à Porto Farina) — source
Chaque affirmation du texte a été vérifiée dans les sources ci-dessus. Frontières : historical-basemaps (A. Ourednik, GPL-3.0), l’état de c.1600, simplifié — schématique, les bons États à peu près aux bons endroits. Territoires ayant changé de mains : provinces modernes (Natural Earth) ou états plus tardifs tenant lieu des frontières historiques. Terres, lacs et fleuves : Natural Earth. Portraits : crédités ci-dessous avec auteur, licence et source.
Portraits
- Robert Blake — anonymous · Public domain — Commons
- Ahmed Ier — 17th century artist · CC0 — Commons
- Mourad IV — Mid-17th century, Ottoman artist · Public domain — Commons
- Mehmed IV — Unknown authorUnknown author · Public domain — Commons
- Aziza Othmana — Sami Mlouhi · CC BY-SA 4.0 — Commons
- Othman Dey — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ramdane Bey — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Mourad Bey — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Youssef Dey — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Rajab — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ousta Mourad — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hammouda — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Mami — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ahmed Khodja — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hadj Mohamed Laz — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Mourad II — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hadj Mustapha Laz — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Abu al-Ghayth al-Qashshash — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Muhammad ibn Abd al-Rafi — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- John Ward — Jason Cox (Atomic Squib), John (Birdy) Ward, named modern illustration for Faces of Faversham, August 2023; imagined later depiction · licence not stated — source
- Ibrahim Ghanim — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ali Thabit — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Mourad Raïs — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Mustafa de Cárdenas — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- al-Tayyib ibn Shannuf — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hussein Pacha — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Hiziyya — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Muhammad ibn Ghalib — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Maître Musa — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Ahmad ibn Qasim al-Hajari — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Sulayman Bey — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration
- Muhammad Çelebi — imagined likeness, generated in the manner of early seventeenth-century Ottoman miniature painting (Codex image generation, 2026); no historical portrait survives or could be identified · generated illustration